Le Temps d’une phrase de Yannick GIROUARD

Et si un mot, une phrase, vous faisaient remonter le temps ? C’est ce que Yannick Girouard a expérimenté et posé sur papier, dans son roman autobiographique Le Temps d’une phrase

Le temps d'une phrase
Yannick Girouard

Ce récit autobiographique est tout d’abord une construction dynamique des souvenirs de l'enfance et de l'adolescence de l’auteur, celui-ci rendu possible par une phrase anodine, prononcée par sa compagne, ayant déclenché une crise incontrôlable en lui, si traumatisante pour l'autre, qu'il a dû faire un effort mental, analogue à la réminiscence proustienne, pour tenter d'en retrouver le contexte. Il avait entendu cette phrase dite par sa mère à son mari, pendant son enfance, et ne pouvant l'accepter, en raison de son très jeune âge, car l'image du père en était indirectement et pour longtemps affectée, son subconscient l'a conservée ainsi pendant plus de soixante ans. C'est parce qu'il a retrouvé le contexte de cette phrase, avec quel soulagement ! qu'il a pu réécrire ce livre sur sa jeunesse, déjà écrit sept ans plus tôt. Il a alors éliminé tout épisode dont il considérait qu'il était sans lien avec le cataclysme psychique évoqué plus haut, c'est-à-dire avec le triangle dramatique qu'il formait avec ses parents. Ce livre, pour cette raison, se présente donc comme un acte par lequel il enterre un moi qui était demeuré enfoui, avec toute une époque, certes, celle de la France des années 50-60, mais aussi un hommage à son père.

A PROPOS DE L’AUTEUR :

Né en 1945 à Sèvres dans les Hauts-de-Seine, après des études de lettres modernes, il a effectué presque toute sa carrière de professeur de lettres en lycée, y compris en Afrique, dans un lycée de brousse au Mali. Au lycée Galilée de Gennevilliers, il a longtemps animé l’atelier-théâtre en partenariat avec le théâtre de Gennevilliers de Bernard Sobel et des expositions culturelles dont il concevait l’organisation.
Il a toujours écrit depuis l’adolescence dans tous les genres mais il a attendu cinquante-trois ans avant de se décider à publier, de la poésie essentiellement. Des distinctions et un prix de l’édition, l’aide aussi du CNL, l’ont encouragé à poursuivre les publications à la Librairie-Galerie Racine.
La poésie est pour lui non un moyen d’expression mais un destin : elle témoigne d’une transcendance où la beauté formelle participe au sens. « La poésie chargée au plus haut degré de sens », comme disait Ezra Pound. Elle est selon lui la plus noble création, du moins en littérature. Il regrette bien d’ailleurs de ne pas avoir été musicien.
Parallèlement à son écriture, musique et arts graphiques l’ont toujours mobilisé. Après avoir écrit divers textes en prose sur les peintres (Klee, Rembrandt, Velasquez, Goya…), il s’est lui-même engagé dans l’expression graphique et picturale, puis depuis trois ans dans la gravure, après avoir été initié par un ami artiste disposant de presse.

MON AVIS :

Et si un mot, une phrase vous faisait remonter le temps ? C’est ce que Yannick Girouard a expérimenté et posé sur papier, dans son roman autobiographique Le Temps d’une phrase.
Par une certaine curiosité malsaine, nous sommes happés par les mots de cet ouvrage, tant ils sont poétiques et font écho à la réalité de son auteur. Nous aimons découvrir comment Yannick Girouard a appréhendé certains aspects de sa sentimentalité, de son corps. A la manière de Michel Leiris dans L’Âge d’homme, l’auteur du Temps d’une phrase se plaît à trouver des significations quasi métaphysiques à ce que la vie lui offre et le lecteur est invité à se questionner sur ce qu’il a ressenti, lui aussi, quand il a vécu quelque chose de similaire.
Un très beau roman dans lequel l’auteur et le lecteur sont des acteurs à part entière.

QUI MIEUX QUE VOUS, LECTEUR, EN PARLE :

Le temps d’une phrase, c’est le temps retrouvé de Yannick Girouard. Une réminiscence proustienne jaillie d’une phrase de l’enfance lève tout un passé. Elle éveille une tempête intérieure salutaire. Tel un phare éclairant les flots déchaînés, elle révèle des vérités profondément enfouies. La lumière est le symbole fondamental de cette œuvre. Car dans ce terrible triangle familial, la figure du père domine. Le fils est fasciné par le père, sorte de magicien de la lumière, photographe et inventeur de microscope : « mon père, maître de la lumière, vainqueur du néant et dont la main commandait au temps… […] Mon père magicien semblait fait de la substance même des négatifs. Il devenait irréel, sa main marquait un autre temps, une palpitation venue d’ailleurs, du fin fonds du noir, comme la révélation fugitive d’un cœur inconnu. »
La phrase fatidique prononcée par la mère révèle le sacrifice du père, qui doit renoncer à son invention, sur l’injonction maternelle. La contradiction vient de là : le fils privé de cette image idéale du père a le sentiment de ne pas avoir eu d’enfance ; « On m’a volé ma jeunesse », écrit Yannick Girouard.
Les fragments de vie composent ce livre comme un puzzle qui révèle l’auteur à lui-même et par là même le lecteur. Lire ce livre permet une découverte de soi à travers les mots de l’autre. Ainsi j’ai retrouvé la présence de ma propre grand-mère quand le narrateur décrit sa surprise devant la chevelure dénouée de la sienne : « L’épaisse chevelure grise se déversait dans son dos comme celle d’une jeune fille […] elle me bouleversait aussi intensément que si la fille du roi Gradlon, roi d’Ys s’était soudain réincarnée devant moi, simplement vieillie à cause du gris… sans que je pusse le formuler à ma conscience, je sentais une espèce d’indécence dans l’incongruité de la scène [...] grand-mère sans âge et sans coiffe, que son épaisse toison rendait soudain à sa féminité. »
Cette autobiographie a aussi une portée universelle par la grâce de l’écriture poétique. Ecoutons rugir les flots à la pointe du Raz : « Au pied du rocher gigantesque en forme de dragon étalé, qui épie les naufrages, bave et bouillonne, marmite de sorcière, souffles d’écume, tout se joue. Mon père qui photographiait et dessinait à l’encre de chine la pointe du Raz, dans les années 30, ne se doutait pas quelle forme symbolique je lui assignerais aujourd’hui qu’une enfance s’accomplit en moi contre un ennemi inconscient et que j’ai reconnu, il y a peu et qu’il me faut achever. »
J’ai choisi de citer cette phrase du prologue car elle annonce par son amplitude toute la force et l’énergie de ce livre bouleversant et magnifique !

Céline

par Léa

commentaires

  • Dès le premier chapitre, la famille y est, le "Sourire" de la première femme Janine, décédée. La compagne Céline en prononçant "la phrase" dans un contexte tout autre, ensuite la fille, de par son prénom, Anne. Et surtout le père, son sacrifice, étroitement lié à "la phrase" qui pèse sur la vie entière. Ce sacrifice barre le chemin à toute une vie d’exploration. Il s’accompagne très tôt de privations inutiles, celles du fils. Pages 12, 14 et 16. "J’aurais voulu...j’aurais aimé... jetais donc privé.."
    L’importance accordée au contexte historique ainsi que l’approche analytique, toute en finesse, inscrivent ce récit de vie dans la tradition du roman initiatique.
    Il est possible de revisiter les étapes de sa vie en passant par "la phrase" mais aussi les disputes voire les trahisons qui font bouger, surtout grâce au chemin narratif qui nous fait bouger nous aussi, le lecteur ou la lectrice que je suis.

    rédigé le 4 juillet à 16:02 par Cornelia H.-P.

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  • Oui, l’auteur et sa compagne, ont pensé à Proust ! "Le temps" y est et " la phrase"... la réminiscence s’arrête-elle là ?
    Il s’agit dans "le temps d’une phrase" de la seconde qu’il suffit parfois pour prononcer ou entendre une seule phrase qui agit en profondeur sur le cours de notre vie. Qui n’en aurait pas une à citer ?
    Dès la page 17 qui clôt le premier chapitre de la première partie, nous en appréhendons la puissance : cette phrase, prononcée des décennies plus tard, et non plus par la mère, mais par la compagne Céline, déclenchera la nécessité d’écrire ce récit : "....la phrase fatidique fonctionne comme un scaphandre" car elle oblige de plonger dans le passé afin de comprendre l’effet encore produit, une phrase qui ressemble presque à un lieu commun, mais, sous forme d’injonction, "il faut". Qui parle et d’où ? La mère, du haut de son autorité, avant elle, sa mère et ainsi de suite..

    rédigé le 4 juillet à 16:02 par Cornelia H.-P.

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